BouhoubeyniOui, je considère que l’opposition a échoué 

Maître Ahmed Salem Bouhoubeyni, ancien Bâtonnier, ancien président du FNDU : ‘’Le Sénat, comme l’Assemblée nationale, a toujours été …

… simple chambre d’enregistrement au service des dirigeants et des pouvoirs. Il n’a jamais été à nos côtés, dans nos combats pour les libertés, l’égalité et la justice’’

Le Calame : En tant qu’avocat, que vous inspirent les perquisitions organisées, il y a quelques jours, par la police, aux domiciles de messieurs Bouamatou et Debagh, principaux accusés dans le dossier Ould Ghadda ? Pourquoi, selon vous, alors que l’instruction du dossier où on les a impliqués est bouclée depuis plusieurs mois ?

Maître Ahmed Salem Bouhoubeyni : C’est de l’arbitraire et je suppose que vous n’attendez pas de moi l’apologie de l’arbitraire, je l’ai combattu pendant toute ma vie professionnelle.

Dans une sortie récente, vous avez déclaré que l’opposition mauritanienne a échoué. Lourde charge de la part de quelqu’un qui eut à la présider. Sur quoi fondez-vous ce constat ? 

– Oui, en effet, dans plusieurs déclarations, notamment mon discours de passation de la présidence du Forum à mon successeur, en 2016, j’ai attiré, de bonne foi, l’attention de mes amis de l’opposition sur la nécessité de se regarder en face et de reconnaître leurs erreurs, afin d’en tirer les conséquences. Des erreurs dans leur parcours, ils en ont commis, forcément : comment peut-il en être autrement, étant donné que nul n’est infaillible et que la vie, notamment la vie politique, est une somme de succès et d’échecs récurrents qui, combinés, façonnent le parcours d’un individu, d’un mouvement ou d’une formation et dont il convient de tirer, à chaque fois, les leçons pour rectifier, ajuster et avancer ? Je pense que la critique et la remise en cause permanente sont une qualité, voire une nécessité ; en tout cas, pas un défaut.

Dans toutes les formations politiques, partout dans le monde, vous avez toujours des courants qui ont, chacun, son approche, parfois complètement différente de celles des autres ; des courants qui estiment, chacun à sa manière, que le parti n’est pas sur la bonne voie ou qu’il doit prendre telle ou telle orientation, sans pour autant renier leur appartenance au parti ou considérer leurs critiques comme une offense à leur formation politique.

Oui, je considère que l’opposition a échoué ; elle a échoué, par exemple, à réaliser l’alternance, depuis des décennies ! Mais, comme je le dis souvent, croire qu’elle est, à elle seule, responsable de cet échec serait trop dire : en effet, le pouvoir en assume la plus grande responsabilité, lui qui n’a cessé d’utiliser le bâton et la carotte pour faire marcher au pas toute la classe politique et qui n’a jamais fait franc jeu, ni en matière de respect des libertés ni, encore moins, en matière du respect des normes d’équité et de transparence, dans le domaine électoral.

C’est vrai que l’opposition a échoué à coordonner son action, à concevoir et présenter un projet de société commun, à s’unir pour réaliser ses projets et s’accorder sur l’essentiel. Lorsque le président Ahmed Ould Daddah fut à deux doigts d’accéder au pouvoir, c’est l’opposition qui l’en empêcha ; lorsque le président Messoud ould Boulkheir initia un dialogue, au moment où tout était possible, c’est l’opposition qui l’en empêcha. Quand la Coordination de l’Opposition Démocratique (COD)  devint forte, le parti Tawassoul la quitta ; quand le Forum National pour la Démocratie et l’Unité  (FNDU) le devint lui aussi, le RFD le quitta… et j’en passe ! Donc, oui, l’opposition a échoué.

 

– Est-ce à dire qu’elle doit faire le deuil de l’alternance qu’elle ne cesse de proclamer ?  Que peut ou doit faire l’opposition, dans son ensemble, pour éviter cet échec programmé ?

– L’opposition doit comprendre que l’alternance n’est pas synonyme d’échange, au sens de : « Vous achevez votre mandat et c’est notre tour ». L’alternance se mérite par des projets pertinents, par la capacité de convaincre et de mobiliser autour de ces projets. Autrement, rien n’empêchera le pouvoir en place de s’organiser, pour assurer sa continuité. 

Il faut que l’opposition s’en rende compte pour changer de stratégie, pour qu’elle innove, qu’elle comprenne que les problèmes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et que les méthodes doivent être adaptées au contexte d’aujourd’hui. Il faut qu’il y ait une mise à niveau, que l’opposition suive une politique de proximité, par rapport aux populations, et, notamment, aux jeunes qui aspirent légitimement au changement. Il faut qu’elle sache qu’elle n’a pas le droit de décevoir tout ce public ; il faut qu’elle renoue avec le citoyen, qu’elle ait à cœur ses préoccupations, qu’elle l’encadre, car, de nos jours, la rupture est presque consommée ! Il faut qu’elle prenne en compte les aspirations de ce public, qu’elle se mette sur son terrain et qu’elle parle son langage.

L’opposition doit élaborer un programme commun de gouvernement et cesser d’être là juste pour relayer, à longueur de journées, ce que Aziz a fait ou ce que Aziz n’a pas fait et cesser de se concentrer, comme depuis des années, sur « partira, partira pas, troisième mandat ou dauphin » : elle doit se consacrer à son propre projet et ces préoccupations n’en sont pas un. Elle doit savoir qu’à défaut de proposer un projet alternatif aux Mauritaniens, ceux-ci choisiront, à contrecœur, peut-être mais à juste titre, le pire plutôt que l’inconnu.

 

Certains de vos amis  de l’opposition  trouvent sévères vos propos et  pensent  que vous ne les tenez, aujourd’hui, que parce que vous n’avez, tout simplement, pas fini de digérer  le désaveu du Forum, quand vous avez  fait montre de bonne disposition, à l’égard du pouvoir qui  mijotait  un dialogue en 2016, sous votre présidence du FNDU, et, également, parce que vous avez  acquis, peut-être, la certitude que cette opposition, qui  vous avait dissuadé de vous présenter à la présidentielle de 2009 qu’elle boycotta, ne ferait plus de vous son candidat à celle de 2019. Que leur répondez-vous ?

 

– D’abord, mes amis de l’opposition ne trouvent pas que mes propos sont sévères : ils trouvent, tout simplement, que j’ai dit, en haut, ce qu’ils disent tous, en bas, et que ce n’était pas à faire. Ensuite, faut-il le rappeler, je suis membre du Forum de l’opposition, au titre des personnalités indépendantes et non des partis politiques ; j’observe les partis politiques de l’extérieur, je critique leur action de l’extérieur, je ne cautionne pas leur passé et ne m’interdis pas d’avoir des réserves sur leurs actions.

En plus, j’ai expliqué qu’en mon cas, je n’ai de leçons, en matière d’opposition, à recevoir de quiconque. J’ai deux particularités qui font que personne, à l’opposition, ne peut prétendre me donner des leçons d’opposition :

1- Contrairement à mes amis de l’opposition qui sont tous, sauf de très rares exceptions, d’anciens ministres et responsables des régimes qui se sont succédés en Mauritanie et ont tous approché, d’une manière ou d’une autre, l’actuel régime, je n’ai jamais composé avec un seul de ces pouvoirs, même si je pense qu’y consentir n’est pas, en soi, reprochable. Je pense, à juste titre, que je suis le seul, parmi les dirigeants de l’opposition, à pouvoir dire aujourd’hui: « je n’ai jamais composé avec un régime ».

2 –L’autre particularité que je dois certainement être seul, parmi les dirigeants de l’opposition, à pouvoir revendiquer et qui fait que je n’ai de leçons, en terme d’opposition, à recevoir de personne, est la suivante : alors que ceux qui veulent se blanchir se vantent de n’avoir jamais détourné des biens publics, moi, j’ajoute : « je n’ai jamais reçu, de ma vie, une ouguiya de l’argent public ». Je n’ai jamais reçu de bourse, lorsque je fus étudiant, jamais reçu de contrat ou de marché, jamais reçu de terrain, du ministère des Finances ; jamais traité, y compris en tant qu’avocat, avec une administration, un ministère ou un établissement public ; je dis bien : même à titre légitime. L’argent public, je ne le connais pas. Deux exceptions, tout de même : j’ai reçu, en 2005, lors de la Transition, 1 500 000 ouguiyas (anciennes, bien sûr), quand le ministre de la Justice de la période, le Bâtonnier Mahfoudh ould Bettah, me confia le soin de réviser, avec une équipe, le Code de procédure pénale ; puis, en 2009, lorsqu’à mon insu, le président Boydiel ould Houmeyd me désigna dans la composition de la CENI qui consacra la participation de l’opposition, après les accords de Dakar, j’ai perçu, pendant trois mois, le salaire de membre de la CENI. À part ces deux montants, que j’ai perçus à titre d’indépendant, je n’ai jamais touché une seule ouguiya de l’argent public (même légitime) et je paye mes impôts régulièrement. C’est, sans doute, ce qui a contribué à consolider mon indépendance.

Pour autant, mon approche opposition est, pour moi, l’expression d’une certaine ambition pour le pays : je souhaite que la Mauritanie devienne un État de droit, une démocratie, qu’elle consacre l’égalité de ses citoyens et assure une gestion saine et transparente de ses richesses dont elle doit garantir une équitable répartition.

S’agissant de moi, mon opposition n’est ni dirigée contre quelqu’un ni orientée vers le soutien d’un autre.  En ce qui concerne ma bonne disposition à l’égard du pouvoir qui mijotait un dialogue en 2016, sous ma présidence du Forum, je n’ai jamais caché que j’étais favorable au dialogue et que j’ai essayé de le faire aboutir. Pourquoi ? Il y avait plusieurs raisons :

1- Je n’ai jamais adhéré à la démarche de Irhal (Dégage !), je pense que, si l’on se veut démocrates, nous nous devons de respecter les mandats : un président élu doit achever les siens, jusqu’à la dernière minute, mais n’en dépasser aussi aucun, d’une seule minute. Je refuse le « dégagisme »,  autrement que par les urnes, au même titre que le troisième mandat. Dans l’un comme dans l’autre cas, il s’agit de violation des principes de la démocratie. Admettre l’un équivaut à admettre l’autre.

2- A la différence de certains de mes amis de l’opposition, qui ne s’en cachent pas d’ailleurs, je ne souhaite pas un départ d’Ould Abdel Aziz à tout prix. L’explosion, le chaos, que certains souhaiteraient et les coups d’État qu’ils appelleraient, presque directement, ne font pas partie de mes solutions, pour une raison simple : l’explosion est un danger pour tous, elle ne mène nulle part et personne ne peut augurer de ses conséquences ;  quant aux coups d’État, ils nous ramènent au  cercle vicieux des journées de concertations, des périodes de transition, etc. Je considère qu’il est temps que la classe politique élimine cette solution de ses calculs (il est triste de constater que tous les coups d’État qui ont émaillé notre histoire ont tous été, soit conçus et préparés par la classe politique, soit cautionnés par elle).

 3- Pour moi, ni l’Irhal, ni l’explosion, ni les coups d’État ne sont envisageables, pour assurer valablement une alternance : je crois à une seule solution, qui constitue, d’ailleurs, le seul levier de la démocratie : les élections. Or, pour que celles-ci puissent assurer l’alternance, encore faut-il qu’elles soient crédibles et transparentes. Et pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’elles soient organisées par des instances libres, indépendantes et crédibles, donc consensuelles.  Pour ce faire, il faut parler, discuter, dialoguer avec le pouvoir.

Je savais que si l’opposition rate l’occasion d’un dialogue qui lui permettrait une certaine participation au processus électoral (CENI, liste électorale, etc.), elle resterait en dehors et sans aucun contrôle du processus. Elle serait, inévitablement, en face d’un choix difficile : soit participer, en position de faiblesse, à des élections auxquelles elle n’est pas préparée et sans garantie de transparence, comme en 2009 ; soit boycotter, comme en 2014, sans grand effet sur le processus. C’est pourquoi j’étais favorable au dialogue, je voulais favoriser les conditions d’élections différentes des précédentes, pour que tous y participent et tous en reconnaissent les résultats. 

C’est pour cela que je militais, sans le cacher, en faveur du dialogue, j’ai souhaité qu’il aboutisse mais cette approche était loin d’être partagée par tous. J’en sais quelque chose, j’étais au cœur du processus, je présidais le Forum.  Je résume ainsi ce qui s’est passé: le pouvoir a eu le mérite de prendre l’initiative du dialogue. Certes, je doute de sa sincérité mais je reconnais que l’opposition a saboté l’initiative, à travers ses « moumehidat » (préalables), obstacle délibéré au processus. Les deux ont tort mais je rappelle que le refus du pouvoir d’engager un dialogue est plus dangereux que le refus de l’opposition d’y participer car le pouvoir ignore, peut-être, que le refus du dialogue peut déboucher sur des perspectives peu enviables.

 

Dans environ quatre mois, les Mauritaniens auront à élire leurs conseils municipaux, régionaux et les députés à l’Assemblée nationale. Comment appréhendez-vous ces échéances ?

-Comme je l’ai dit tantôt, les élections sont, pour moi, le principal levier de la démocratie et c’est en s’exerçant que la démocratie se perfectionne.

 

Le FNDU auquel vous appartenez a décidé de participer à ces élections. Comment évaluez-vous ses chances, alors qu’il est exclu de la gestion du processus et, donc, de tous les organes de contrôle ?

-J’en reviens à l’échec de l’opposition. Lorsque j’ai demandé, à l’opposition, de reconnaître ses erreurs, de se regarder en face et d’agir en conséquence, j’ai notamment donné l’exemple des élections, pour tirer les leçons de la « participation-échec » de 2009 et du « boycott-échec » de 2014, de telle sorte que toute participation ou boycott ultérieurs soient nettement plus efficaces que les précédents. C’est ce que j’ai appelé « tirer les conséquences des erreurs du passé » et que j’ai toujours réclamé. J’ai posé cette question, il y a plus d’une année, lors d’une réunion du Forum au siège de Tawassoul, en expliquant qu’on aurait, bientôt, des élections et que c’était le moment de traiter la question, prendre les mesures idoines mais on m’a répondu que la question n’était pas à l’ordre du jour et que ce genre de sujets, une fois abordés, risquait de faire éclater le Forum (seul le président Mohamed ould Maouloud soutint ma proposition) ; j’ai répondu que, si le Forum risquait d’éclater en traitant des questions sérieuses et inévitables, je ne voyais pas, personnellement, à quoi bon le garder, à moins qu’il ne soit un trompe-l’œil, pour faire croire à une coalition de l’opposition alors qu’elle n’en est pas une.

Je crains que l’opposition soit, malheureusement encore, exposée, aujourd’hui, aux mêmes scénarios. En effet, la participation, aujourd’hui, ressemble, hélas à plus d’un titre, à celle de 2009 : les garanties de transparence sont absentes, l’opposition n’est pas impliquée dans le contrôle, elle n’est pas représentée à la CENI, elle arrive en retard sur un terrain déjà largement occupé par son adversaire et, qui plus est, en rangs dispersés, avec certains boycotts en son rang encore envisageables. Bref, le même scénario de 2009, les mêmes erreurs récurrentes. Je comprends qu’il soit assez difficile, pour l’opposition, de justifier, sur le plan de la cohérence, sa participation actuelle, étant donné que les raisons qui l’ont poussée à boycotter, tout ce temps, sont encore présentes. Néanmoins, je suis de ceux qui pensent que la politique de la chaise vide est le pire choix.

 

Après les élections locales, les Mauritaniens auront à élire un nouveau président de la République. Pouvez-vous nous dire si vous serez candidat ?

-En fait, il faut que je le précise, la politique n’est pas ma vocation principale. J’ai rejoint le Forum National pour la Démocratie et l’Unité parce que sa fondation coïncidait avec la fin de mes mandats de Bâtonnier de l’Ordre national des avocats, deux mandats que j’ai consacrés à un combat pour les droits de l’homme, les libertés et l’égalité, la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice, pilier essentiel de l’État de droit et de la démocratie. Il s’est trouvé que le Forum s’est formé autour des mêmes idéaux et principes. Les partis politiques venaient de consommer l’échec de leur coalition (la COD) qui venait d’éclater, à l’issue des élections législatives et municipales de 2013. Le FNDU s’est réalisé justement sous forme d’un large rassemblement qui regroupait, au-delà des partis politiques, des personnalités indépendantes, des syndicats et la Société civile, dans l’objectif de réunir toutes les forces qui aspirent au changement. J’y ai trouvé une manière de continuer le même combat.

Cela dit, je ne m’interdis pas de jouer un rôle politique. Si je peux en jouer un qui, tout en correspondant à mes principes, fait avancer le pays, je n’hésiterai pas, si les conditions sont réunies, aussi bien en me présentant qu’en soutenant quelqu’un d’autre.

 

Pour organiser et superviser ces élections, une CENI vient d’être mise sur pied. Quelle appréciation en faites-vous ?

-J’aurai souhaité que son choix soit plus consensuel, elle gagnerait en crédibilité. L’actuelle CENI consacre l’exclusion d’une grande partie de la classe politique et, du coup, la volonté des autorités de faire main basse sur le processus électoral : c’est inadmissible. Nous avons toujours dénoncé la gestion unilatérale qui augure d’un manque de transparence évident, c’est d’autant plus déplorable que nous sommes à quelques mois d’échéances électorales déterminantes, pour l’avenir de la Mauritanie.

Je lance, à partir de cette tribune, un appel aux autorités, pour tout mettre en place en vue d’établir les conditions d’élections libres et transparentes. Les Mauritaniens ont pris conscience de leurs droits et accumulé, par leurs sacrifices et combats, une détermination que les autorités n’ont pas intérêt à sous-estimer.

 

L’année 2017 aura été marquée par un referendum constitutionnel consacrant la suppression du Sénat, les modifications des paroles de l’hymne et des couleurs du drapeau national. Ce fut une bataille, entre le pouvoir et les sénateurs qui ont bloqué le texte. Il s’en suivit des arrestations, dont celle de votre client, le sénateur Ould Ghadda, dossier devenu, depuis, dossier « Bouamatou et consorts ». Pensez-vous, comme l’opposition, que cet épisode a marqué un recul des libertés en Mauritanie ?

-En ce qui concerne le referendum constitutionnel, je n’approuvais pas les modifications des paroles de l’hymne et des couleurs du drapeau national. Je pense que la Mauritanie avait plus urgent et plus vital à faire. En revanche, je considère qu’Ould Abdel Aziz a bien fait de supprimer le Sénat. Ici encore, je me refuse à l’hypocrisie : je suis sûr que toute l’opposition, comme moi, considère cette institution lourde et trop luxueuse, pour notre pays. Les fonds consacrés à cette chambre peuvent servir ailleurs : fonder des écoles et des hôpitaux, assurer la formation et l’emploi pour lutter contre le chômage des jeunes, etc.

Pour moi (et pour toute l’opposition, d’ailleurs), la suppression du Sénat a toujours été une revendication et je trouve qu’il n’est pas raisonnable, aujourd’hui, simplement parce que l’initiative vient du pouvoir, de revendiquer son rétablissement. Après tout, le Sénat, comme l’Assemblée nationale, a toujours été simple chambre d’enregistrement au service des dirigeants et des pouvoirs. Il n’a jamais été à nos côtés, dans nos combats pour les libertés, l’égalité et la justice. Les rares hommes et femmes de valeur qui y accédèrent ne furent jamais en nombre suffisant pour l’empêcher d’être autre chose qu’une chambre d’enregistrement au service du pouvoir. Cela dit, autant j’approuve l’initiative du Président de supprimer le Sénat, autant je dénonce le procédé illégal par lequel il a procédé, en recourant à l’article 37 de la Constitution. Quant à la procédure engagée contre les sénateurs, les journalistes et les syndicalistes, elle est sans fondement juridique et dénote, sans aucun doute, un recul des libertés.

 

Certains soutiens du pouvoir persistent à demander un 3e mandat, pour l’actuel Président qui vient, lui, de réaffirmer, récemment encore, qu’il respectera la Constitution.  Avez-vous l’intime conviction que Mohamed ould Abdel Aziz, dont le dernier mandat s’achève en 2019, ne sera pas tenté par la modification de  la Constitution, comme certains de  ses pairs en Afrique,  pour  briguer un 3e mandat ? Au cas où il cède à la tentation, quelles peuvent être les implications politiques pour le pays ?

-Je ne suis pas de ceux qui sont focalisés sur cette question du troisième mandat. Je trouve, depuis le début, que c’est un faux débat : la Constitution ne permet pas un troisième mandat, le débat est clos.  Ensuite, le Président l’a dit et redit, ça devait être un non-événement mais il faut s’en réjouir, tout de même, et l’en féliciter car, même si, s’abstenant de se présenter, il ne fait que respecter la Constitution, cela reste, par les temps qui courent, notamment en Afrique, un acte de courage qui mérite d’être salué. Seulement, cet acte n’est pas suffisant : il doit s’accompagner de ce qui lui donne sens, à savoir la neutralité de l’administration, la rigoureuse interdiction d’utiliser les moyens de l’État au profit de quelque candidat que ce soit et l’instauration, sans faille, des règles de jeu consacrant l’équité et la transparence.

 

La Mauritanie vient d’abriter la réunion de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Qu’inspire à l’avocat que vous êtes cette rencontre ?

– Je m’en réjouis. Elle se tient régulièrement en Gambie, il n’y a aucune raison qu’elle ne se tienne pas en Mauritanie. Je me réjouis tout autant des événements internationaux qui se passent en Mauritanie et je souhaite plein succès aux sommets qui y seront organisés, comme le Sommet de l’Union Africaine.

 

L’UPR vient d’enregistrer plus d’un million d’adhérents lors de sa campagne d’implantation encore en cours. Un commentaire ?

– C’est, comme d’habitude, une grande tricherie. Ce qui est regrettable, c’est que les plus impliqués, dans ce ridicule procédé de collecte de cartes d’identité, étaient des cadres, ceux-là mêmes sur qui nous comptons, pour éclairer et orienter le peuple. Je découvre également le retour en force du tribalisme. Nous sommes encore loin du vrai civisme et cela donne matière à réflexion. Nous sommes gouvernés, depuis des décennies, par des militaires qui ne lâcheront le pouvoir que sous la pression d’un vaste mouvement revendiquant une vraie démocratie. Or le peuple est, à plus de 50%, analphabète, le choix de cette frange de la population est d’office biaisé, guidé et peu importe par qui : l’administration, le chef traditionnel, l’homme d’affaires, le personnage influent dont ils dépendent économiquement… L’élite, sur laquelle il faut, en principe, compter, pour éclairer le choix du peuple, est elle-même en quête de libérateur. En effet, les cadres fonctionnaires, qui représentent la majeure partie des cadres du pays, sont piégés par leur statut de fonctionnaires qui en fait des obligés du pouvoir politique. Le reste de l’élite est gagné par la déception et ne croit plus à rien. C’est d’ailleurs cette situation qui a permis, au discours extrémiste, de remplir le vide.

Ce qu’il faut, à mon avis, pour la Mauritanie, c’est un travail de fond, éduquant les Mauritaniens, les soudant et les rassemblant autour de l’essentiel, c’est à dire affronter, ensemble, les défis du terrorisme, de la sécheresse, de l’ignorance, du sous-développement et exploiter, ensemble, les énormes opportunités qui s’ouvrent à eux, les opportunités que leur procureront, entre autres, les ressources gazières, dans deux ans, et tourner ainsi, définitivement, la page de la pauvreté, de l’ignorance et du chômage, fonder une Nation juste et solidaire. Nos dirigeants, nos élites sont-ils conscients des défis et des opportunités ? Rien n’est moins sûr, si l’on observe nos préoccupations de l’heure, comment aborde-t-on notre avenir et comment, surtout, ne l’aborde-t-on pas, tournés vers le passé et confinés dans les banalités

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